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Blog à la Une : "C'est à vous de..."
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"C’est dur le chômage, dur à vivre, ce n’est pas du roman. Tous les adeptes de « C’est à vous de… » devraient regarder autrement ce cancer du chômage. Et se dire de quoi souffre un chômeur ?". Dans un billet publié sur son blog, Pierre-Antoine Garcia, responsable qualité à la recherche d’un emploi témoigne de ses moments de solitude et de colère.
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En colère ? Oui, je suis en colère. En colère de l’intérieur même, comme dit un des miens amis. Je serais un chômeur inconscient, sinon. Ces derniers temps, c’est un peu comme si j’avais en permanence le feu au cul m’interdisant l’inaction : pas pareil vous le comprenez que l’aiguillon du chantage à se faire sucrer ses allocs de chômage. Je me rends pourtant compte, bien sûr, que c’est à de l’inconscience que ça doit ressembler parfois aux yeux de gens qui ne sont pas chômeurs, quand ils voient, ils entendent un type comme moi parler de travail, de la vie au travail du chômeur, pendant des semaines et des semaines, pour tenir le cap dans la ronde des réunions d’information, des salons cadres, des rencontres avec la grande distribution ou les assureurs, des ateliers CV et lettre de motivation, des ateliers d’écriture, des bilans mensuels, des groupes Accompagnement + (retour des cadres vers l’emploi)… et emmerder des braves gens qui bossent et qui par les temps qui courent ne souhaitent qu’une chose, c’est qu’on leur foute la paix.
Mais ce n’est pas l’inconscience qui me mène là ; ce n’est jamais l’inconscience qui me fait partir en vrille. C’est la colère. Eh merde, ça vous dérange ? Ça vous choque ? Tant pis. Tant mieux. Je suis comme ça. Je ne m’en vante pas non plus, mais au moins, ça me rend utile. On ne peut pas en dire autant de l’inconscience.
C’est ça que les gens ne comprennent pas chez les chômeurs sur la piste de l’emploi, la majorité, je veux dire ceux qui tentent tout, qui se vendent sous toutes les coutures, sous et sur tous les formats, y compris en 4 x 3. Les gens considèrent tout de suite que c’est l’inconscience qui nous fait bouger, la peur de la radiation, on nous traite entre autres de suceurs de roues, comme si nous étions les mécanos de Pôle Emploi et, c’est vrai, il y en a beaucoup ; ils pensent retrouver un job le lendemain de leur premier jour de chômage. Mais la vérité c’est que nous les soutiers du chômage (indemnisés ou non) nous bougeons dans tous les sens pour rester vivants et dignes. Parce que c’est la colère qui nous pousse, qui nous motive.
Leitmotiv
Alors quand, en forme de leitmotiv, j’entends ces quatre mots : "C’est à vous de… ", que beaucoup d’entre-nous, surtout les chômeurs, entendons très souvent. Je me demande si ceux qui les prononcent ont conscience de la souffrance qu’ils provoquent chaque fois que par leur bouche on les entend ? S’ils ont conscience de toutes les contradictions qu’ils véhiculent ? Et de l’incompréhension qui nous envahit en retour face à leur impuissance à comprendre nos attentes profondes. Il n’y a pas de chômeur "volontaire". Je veux dire d’un type qui décide par lui-même un beau matin d’être chômeur. Il arrive au boulot, va voir son boss et lui dit : "J’ai fait un rêve ! Cette nuit, j’ai fait un rêve ! Je deviens une charge pour l’entreprise. Ma performance baisse tous les jours. Et je plombe le rendement de l’équipe VivreSesEnvies. Pour moi, c’est trop. L’heure du bilan a sonné. J’ai le courage de le dire : "foutez-moi à la porte !" Ça n’existe pas. Et je ne fais jamais confiance, sur ce sujet de fond du "vivre en société", à ceux qui prétendent connaître les affres du chômage sans les vivre eux-mêmes. Encore plus, s’ils interviennent comme consultant, formateur, psychologue, coach de ceci ou de cela… Là, la marmite se met à bouillir. La pression monte. J’allume mon ordinateur et je déballe tout, ainsi que je l’ai dit, en rogne.
La pression par les mots de tous les intervenants chargés de traiter la question du chômage est une triste réalité vécue tous les jours par le chômeur sur la piste du boulot ; s’il est en formation, encore plus ! Cette pression par les mots vient de très loin. Des années 1970. Quand le monde de l’entreprise bascule vers la "flexibilité" du travail et l’individualisation des relations humaines. Individualisation qui peu à peu gagne toute la société avec dans son sillage l’évaluation permanente. Selon le socioéconomiste Pierre Veltz "aujourd’hui, ce qui domine c’est la question de la précarité croissante de l’emploi, la montée d’un capitalisme de la flexibilité qui érode les protections, que au moins dans certains pays européens, le capitalisme industriel avait offertes à une large partie des salariés." Pour s’en convaincre, il suffit de lire les conseils en matière d’emploi que donne l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques à ses pays membres. Cette pression par les mots se fait par des mots d’ordre, des injonctions, des sommations à agir tout de suite pour être de nouveau "employable" (quel mot horrible ! "em-ploy-able"). Autrement dit, d’être autonome dans une société qui a perdu tout sens de la reconnaissance collective ; dès l’école maternelle, la ligne de départ est tracée au sol, la compétition ouverte et c’est chacun pour soi.
C’est alors qu’on entend les fameuses expressions : "C’est à vous de : savoir ce que vous voulez ; de bâtir votre projet professionnel ; de prospecter votre marché de l’emploi ; de vous orienter vers un nouveau métier ; de changer de look ; de vous bouger ; de vous débrouiller pour trouver des contacts ; de trouver votre job ; etc." Or cela rend très anxieux et fabrique une peur lancinante d’être insuffisant, d’être défaillant vis-à-vis des attentes de sa famille, de ses amis, de ses relations et de notre propre projet de vie. Tous les intervenants insistent sur la "personnalité", sur les "traits de caractère", sur "notre valeur de ressource humaine" à mieux mobiliser. Ce discours qui moi me met en colère (oui, je sais. Je me répète. Mais c’est parce que comme la moule à son rocher, je m’accroche au fil de ma pensée), nous rend tout simplement fous. On a le sentiment d’être totalement disqualifié. Que l’on soit ouvrier ou cadre, avec sa qualification, mis à la porte (ou démissionnaire), on est un ex-salarié qui se trimballe avec sa croix : une "incapacité", une "inadaptation" personnelles au "marché de l’emploi"… Ce qui est tragique aujourd’hui, c’est que nous sommes disqualifiés, personnellement, dans notre être le plus intime. On peut résumer cette situation par perte d’emploi, perte de soi. Ou par le désarroi qui fout en l’air un type privé de travail.
Anecdote
Une chose m’a sidéré au début de la formation que je suis actuellement. Lors du passage obligé des présentations, à la question « Pourquoi suivez-vous cette formation ? », Alban, ancien directeur commercial dans l’immobilier a répondu en disant « Je ne veux plus être un fumier ». J’ai pris ça comme un coup de poing dans la gueule tant c’était violent. Tant la souffrance du bonhomme était palpable. Impossible de l’oublier.
Les uns à côtés des autres tels des chiffres
Ce qui est encore plus fort, c’est l'obligation qui est faite maintenant à tout chômeur de s’armer de trois savoirs - autre leitmotiv de nos formateurs. Le savoir, la connaissance. Le savoir-faire, la qualification dans un métier. Le savoir-être, le souci de l’autre. Au-delà de nos diplômes, de notre expérience, on est jugé sur notre moi intime. Et on nous parle aussi de notre quotient émotionnel à libérer. Et pourquoi pas un droit à la névrose ou à se rouler par terre tant qu’on y est ? En réalité, cela soulève la question de la responsabilité face au chômage : qu’en faisons-nous tant individuellement que collectivement ? Eh bien ! Émile Durkheim et sa notion de densité "morale" qui s’apprécie selon le degré d’implication des individus dans le vivre ensemble, peut éclairer leur lanterne. Car cette densité "morale" ne se réduit pas aux seuls rapports d’échange commercial et de concurrence : "comme les rapports purement économiques laissent les hommes en dehors les uns des autres, on peut en avoir de très suivis sans participer pour cela à la même existence collective."
Ainsi, les lignes de fractures passent entre les insiders, ceux qui travaillent à temps plein, et les outsiders, les précaires à contrats de courte durée, les intérimaires à la petite semaine et la cohorte de ceux qui veulent, voudraient travailler. Et il y a ceux qui décident de ce que sera la vie des autres (tels des schizophrènes, dans un même mouvement, ils proposent tout et le contraire de tout. Mais fermement. Et les gouvernements des pays concernés sont priés de s'exécuter. Ce qu'ils font. Quant aux dégâts humains...). Tous. Les uns à côté des autres. Mais sans partager un même destin collectif.
C’est dur le chômage, dur à vivre, ce n’est pas du roman. Tous les adeptes de "C’est à vous de… " devraient regarder autrement ce cancer du chômage. Et se dire de quoi souffre un chômeur ? D’un besoin de subsistance, de quoi continuer à entretenir son corps et le lieu qu’il habite ; il a besoin d’argent. Il souffre aussi d’un lien social cassé, d’une "misère de position", parce qu’il n’a plus une place sociale visible ; il n’est plus quelqu’un de reconnu par la société. Sans technique propre, il ne marque plus le monde. Il lui faut matérialiser son histoire. L’échange de paroles, la responsabilité de l’avenir lui permettraient de rester avec les humains. Or, le sort des chômeurs est suspendu à la seule question de l’emploi, c’est-à-dire à l’économie mais notre humanité ne s’y réduit pas. Tout n’est pas qu’une question de chiffres.
Tous les adeptes de "C’est à vous de…" devraient méditer cette pensée du Petit Prince "Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne les papillons ? Elles vous demandent : Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? Alors seulement elles croient le connaître".
Billet de Pierre-Antoine Garcia publié sur son blog le 8 janvier 2010
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Rédigé par Pierre-Antoine Garcia
Publié le 20/01/2010
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