"Le secret de la BD ne tient pas tant dans le dessin que dans la narration."
Touche à tout à qui tout semble réussir, il a collaboré avec Disney sur Mulan et Atlantis, travaillé sur le storyboard du film Le Petit Poucet d'Eric Dahan et conçu, entre autres, le jeu vidéo Gift ( éd. Cryo). Autodidacte, il doit son succès à une arme redoutable : son imagination débordante. Entretien.
Un autodidacte qui réussit aussi brillamment, ça donne envie d'en savoir davantage...
Régis Loisel : Effectivement, je suis autodidacte, j'ai passé mon enfance à voyager, car mon père était militaire. Au milieu de ce parcours géographique, j'ai toujours été fasciné par la BD, pas forcément la plus connue, plutôt les fascicules de hall de gare des années 50-60 et Mickey.
A 7 ans, j'ai décidé de faire de la BD. Je n'ai donc aucun mérite, j'ai simplement suivi ma passion. Je me suis obstiné, et j'ai bossé. Plus tard, je suis monté à Paris, où j'ai eu la chance de travailler dans un studio de dessins animés. J'avais trouvé ce job par une annonce dans le journal.
Puis, en 1972, j'ai commencé à travailler dans des petits journaux trimestriels, comme Mord-moëlle, Fluide glacial, L'Echo des Savanes, bref, tout ce qui se faisait d'alternatif. Jusqu'au jour où avec des amis, nous avons monté notre propre journal, Tousse bourrins.
C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à me faire connaître, jusqu'à éveiller l'intérêt de Dargaud avec La Quête de l'oiseau du temps, en 1982.
Un succès qui est allé croissant ?
R. L. : Oui, la chance m'a souri et j'ai pu continuer à faire d'autres albums, tout en diversifiant mon activité, notamment en travaillant pour les studios Disney sur Mulan, en 1995, ou Atlantis, en 1997. J'ai aussi fait quelques story-boards et recherches de costumes pour le film d'Olivier Dahan, Le Petit Poucet. Sans parler de la création du personnage de Gift pour un jeu vidéo chez Cryo. Tout en continuant à écrire d'autres volets pour La Quête de l'oiseau du temps et Peter Pan.
Cette diversité ne vous éloigne-t-elle pas trop de la BD ?
R. L. : Je le fais tout d'abord parce que je peux me le permettre et qu'on vient me chercher. Même si les dessins animés ou les jeux vidéos sortent de mon domaine d'activité principal, je trouve cela passionnant d'aller picorer ailleurs. Qu'est-ce qu'on risque ! On ne va pas taper toute sa vie sur le même clou ! La diversité des activités, ça nourrit.
Ca m'a permis de rencontrer plein de gens et surtout de me laisser surprendre. Je déteste les jeux vidéos, par exemple, et pourtant j'ai créé un personnage pour cet univers ! A l'avenir, je suis certain que c'est un secteur qui va prendre le pas sur le cinéma.
Vous n'êtes donc pas allergique aux nouvelles technologies ?
R. L. : Non, parce qu'elles ne mettent pas en péril le travail des créateurs graphiques. Le design prend toujours sa source dans le trait de dessin. C'est la matière première. Ce n'est pas étonnant que les éditeurs de jeux vidéos fassent souvent appel à des auteurs de BD. Le monde de la BD, c'est une espèce de gros catalogue gratuit qui est pillé par les cinéastes, les milieux de la mode ou de la pub.
La BD a donc un brillant avenir devant elle...
R. L. : Pour moi, la BD est l'un des médiums les plus riches de cette fin de siècle. Pourtant, elle reste considérée comme le parent pauvre, un art mineur. Elle connaîtra bientôt son apogée.
Cela étant, c'est peut-être sa force d'être un peu oubliée. Banalisée, elle perdrait de sa magie. Ca dépend de la façon dont les médias en parlent ou en parleront. Il faut arrêter de ne citer que Bécassine, Tintin et Lucky Luke. Ca fait pourtant 30 ans que la BD, ce n'est plus seulement fait pour les enfants.
Et comme en littérature ou au cinéma, sur tout ce qui sort, il y a 70 % de déchets. Mais dans les 30 % restants, on trouve des choses passionnantes ou en devenir.
Vous avez des chouchous, en particulier dans la génération montante ?
R. L. : Sfar. Son but n'est pas de bien dessiner en soi, mais de raconter une histoire. Le trait n'est qu'au service de la narration, il est édulcoré mais efficace. Evidemment, il y en a plein d'autres : Blain, Trondheim, Juan Gardiero, Prado...
Et pour les plus jeunes qui voudraient se lancer, quel message pouvez-vous leur délivrer ?
R. L. : Regarder ce que font les autres et ne pas vouloir à tout prix trouver un style. Il arrive, un jour. On doit se construire avec ce qui nous plaît. Les grands maîtres en peinture ont tous commencé en copiant. Le meilleur moyen de comprendre, c'est de le faire soi-même. Et puis surtout, il faut bien se rappeler une chose : le secret de la BD ne tient pas tant dans le dessin que dans la narration. Il faut embarquer le lecteur, le tenir par le bout du nez.
(Propos recueillis par , le 17 janvier 2002)
Pour en savoir plus
Vents d'Ouest : le site de la maison d'édition fait la part belle à "Crochet", l'ultime volet de la série Peter Pan.
Régis Loisel : le site officiel