Marc Traverson est spécialiste de la négociation et de la communication interpersonnelle. Ancien journaliste au Point, il anime La "Troisième Voie" et chronique sur le site envidentreprendre. Il est également l'auteur de 100 conseils pour négocier efficace (Ed. L'express) et de La zen attitude (Ed. Dervy).
Quel est selon vous le principal avantage de créer une entreprise avec un ou des amis ?
"C'est évidemment de pouvoir "joindre l'utile à l'agréable". Autrement dit, cumuler le travail et le plaisir. On peut se dire qu'ainsi on va avoir à la fois la convivialité que nous connaissons habituellement avec nos amis, et une proximité, une compréhension mutuelle, qui favorisera la communication dans le travail et les prises de décision communes. On sait que l'association est un processus d'ajustement complexe des tâches, des rôles et du pouvoir. En partant d'un acquis relationnel commun, on peut espérer que ce processus en sera facilité, parce qu'on pourra "se dire les choses". L'erreur serait de croire que, puisque l'on est ami, tout se passera forcément facilement."
Quelles sont les associations amicales qui fonctionnent le mieux ?
"Il me semble que ce sont celles qui se nouées dans un contexte professionnel. Par exemple, des étudiants en architecture, qui ont travaillé ensemble sur des projets pendant leurs études, et ont noué une amitié à cette période. L'un et l'autre savent comment le partenaire "fonctionne" professionnellement. Ils ont dans le meilleur des cas déjà expérimentés un partage des tâches. Ils ont réussi ou échoué ensemble. De nombreux ajustements ont pu se faire. Chacun sait - non pas théoriquement, mais pratiquement, concrètement - quels sont les compétences de l'autre, ses goûts, ses ambitions, ses faiblesses et limites. La complémentarité professionnelle est alors avérée. Elle repose sur des expériences communes, des projets même modestes, qui ont permis d'objectiver leur fonctionnement en commun."
Quelle est l'erreur majeure qui est faite lorsqu'on s’associe avec un ami ?
"C'est de croire qu'une relation amicale, fondée par exemple sur le plaisir à vivre ensemble des moments de loisir, sur une affection mutuelle, puisse se transposer telle quelle sur le terrain professionnel. Une association est une affaire de pouvoir, d'ajustement des intérêts communs et de l'intérêt particulier. Il y a un tiers, qui est "l'institution" (l'entreprise, l'affaire). Il faut pouvoir partager lucidement. Recadrer de temps en temps si nécessaire. Et le lien amical peut aussi, comme l'amour, rendre aveugle...
L'amitié et l'argent font-ils bon ménage ?
L'amitié ne favorise pas forcément le fait de parler d'argent. Il est parfois très difficile de négocier avec un(e) ami(e). Cela peut heurter, il peut y avoir une pudeur, on peut découvrir chez l'autre des aspects que l'on ne connaissait pas, parce que la relation se plaçait sur un autre plan. Il sera difficile de lui faire des "reproches". Et ces difficultés peuvent conduire à altérer le lien d'amitié.
Quelle précaution faudrait-il prendre ?
"Une association demande une phase d'approche mutuelle, d'exploration, d'évaluation précise des intérêts de chacun, avant de se concrétiser. Le risque serait de passer trop vite sur cette phase, sous prétexte que "l'on se connaît déjà". Ce serait à mon sens une grave erreur. Il est toujours compliqué dans une association de revenir en arrière lorsque ce travail de construction n'a pas été mené à fond, et que des difficultés apparaissent, des divergences d'appréciation sur une situation."
Comment régler d’éventuels conflits plus ou moins larvés ?
"Le recours à un tiers peut être très profitable, que l'on soit amis ou non. Un coaching en commun des associés leur permettra de chasser l'implicite et le non-dit, de mettre les choses sur la table, d'explorer les difficultés, leurs "zones d'ombre", et d'enrichir leurs modalités de travail en commun. C'est une forme de médiation douce, qui peut faire gagner beaucoup de temps. S'il y a des désaccords, ils pourront être traités tôt, être exprimés, et le coach proposera une méthodologie pour que les associés puissent ajuster leurs représentations.
Est-il moins ou plus compliqué de créer entre amis plutôt qu’entre les membres d’une même famille ?
"Certaines familles ou clans familiaux admettent et favorisent le travail et les affaires entre leurs membres. Mais au fond on voit bien que la difficulté sera du même ordre : la superposition d'un lien d'intérêt dans le travail (argent, pouvoir), et de liens familiaux (affectifs, patrimoine, pouvoir également). La superposition du système-entreprise et du système familial. La réussite de cet amalgame demande beaucoup de conscience, de recul sur soi, d'intelligence relationnelle. Le business peut souder une famille. Mais il peut entraîner aussi des conflits d'intérêts qui peuvent s'y propager. Et surtout, si l'association périclite, on ne pourra aisément s'éloigner de son associé(e). On le retrouvera à la table familiale !"